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Lire avant 6 ans ?
Pourquoi pas ?
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Article de Monsieur André
GIORDAN
Professeur à
l'Université de Genève,
et Directeur du Laboratoire de
Didactique
et Épistémologie des Sciences
* * *
Publié dans une *Tribune* du *Café
Pédagogique* (1) [ n°65 du 16-09-2005 ]
(1) http://www.cafepedagogique.net
-
Vous avez dit : "apprendre à lire " ?
- Avec la rentrée scolaire, les
mêmes questions reviennent avec insistance.
L'école ne doit-elle pas en premier : *apprendre à
lire* ?
Il est vrai qu'en matière de lecture, le moins que l'on
puisse dire est que les résultats obtenus par les jeunes
français sont inquiétants :
- A dix ans, 40 % des élèves ont des
difficultés de compréhension d'un texte de dix
lignes, ils ont du mal à établir des liens entre les
différentes parties ou à replacer celles-ci dans le
cadre d'un savoir commun
- 11 % ne saisissent pas le sens des mots usuels, d'après
les évaluations du Ministère de l'éducation
(2001)
- 14% sont considérés en graves difficultés
de lecture lors des tests passés lors de la journée
de préparation à la défense
(2001).
- Immédiatement un bouc
émissaire fut trouvé ! Haro sur la méthode de
lecture dite *globale*. Foin de cette méthode donc, source
de tous nos maux
revenons à la bonne vieille
méthode d'antan et tout sera réglé !...
Aujourd'hui la polémique serait dépassée, les
principaux équilibres auraient été
trouvés, les maîtres s'accordant sur des
méthodes mixtes ou *intégratives*
-
- Pourquoi attendre 6-7 ans ?
- Et si le problème restait
malgré tout mal posé ? Et s'il fallait envisager les
choses autrement ?
D'abord, pourquoi attend-t-on l'âge de 6 ans pour apprendre
à lire ? Cela avait du sens quand l'école, seul lieu
d'apprentissage, débutait à cet âge.
Aujourd'hui, l'enfant est sur-stimulé en permanence
dès 2-3 ans par les jeux éducatifs, la
publicité, la télévision ou même par
les DVD ou Internet. Très jeune, il ressent le désir
de déchiffrer ces messages pour accéder à ces
informations. Pourquoi ne favoriserait-on pas cette envie
naturelle, surtout à une époque de la vie
privilégiée où l'enfant est avide de tout
savoir ?
- Certes, cette proposition est
contestée.
- Il y a ceux qui pensent
qu'il ne faut pas brusquer l'enfant,
voire le contraindre trop tôt. Bien sûr pas question
de penser un enseignement de la lecture à cet âge en
termes habituels c'est-à-dire uniquement à base de
contraintes. Lire peut être un plaisir, un jeu ou une
manifestation de devenir grand ! Ce sont des *ressorts*
suffisamment forts pour commencer à
décoder
- D'autres avancent
qu'avant l'âge de 6/7 ans l'enfant ne possède pas la
maturité d'esprit nécessaire.
*Pour apprendre à lire, l'enfant doit avoir un âge
mental d'au moins 6 ans* (!) écrivent encore certains
psychologues. Comment des universitaires bardés de
diplômes osent-ils encore avancer cela ? Sur quoi se
basent-ils ? Sur une ancienne théorie de la
*maturité* nécessaire qui ne résiste pas
à l'expérience.
Toutes les recherches
sur le développement du cerveau aboutissent à une
conclusion identique : la
période optimale pour les apprentissages fondamentaux, et
la lecture en fait partie, se situe entre la naissance et 4-5 ans.
C'est ce que confirment, dans la pratique, nombre de
maîtresses d'écoles maternelles en Belgique et en
Suisse. Il est possible d'apprendre à lire à cet
âge, sans méthode spécifique, sans exercices
rébarbatifs, uniquement par désir et essais et
erreurs.
- La réussite est encore plus
fabuleuse dans les pays scandinaves. Et là, quand on va
regarder de près leur succès, on est tout surpris
!.. L'essentiel de l'apprentissage de la lecture des 3-4 ans des
Pays Nordiques se passe devant leur télévision.
C'est en suivant avec passion leur dessin animé
préféré qu'ils apprennent à
décoder. Toute simplement parce que leurs émissions
ne sont pas doublées comme dans les
télévisions francophones, elles sont seulement
sous-titrées. Le désir de comprendre aidant, les
enfants ont vite fait de mettre en relation aventure, situations,
personnages et texte !
- Les potentialités
intellectuelles du jeune enfant sont
immenses. Les premières
années de la vie sont cruciales pour l'acquisition des
habiletés corporelles ou mentales. Pourquoi ne pas les
favoriser ? Malheureusement, en matière d'école,
l'évolution des esprits est très lente. Les
conceptions pédagogiques restent tenaces ! Quand on pense
école, on envisage immédiatement : programme,
méthode, progression
Pour cet apprentissage, comme
pour de nombreux autres, rien de tel
- Le jeune enfant apprend
à lire comme il apprend à parler ou à marcher
: tout naturellement, par une interaction continue avec les
autres.
- Tout est affaire d'appétence, tout
est affaire d'environnement didactico-ludique qui donne envie de
déchiffrer et accompagne la compréhension des mots
ou des textes
Dans la famille et à l'école,
les propositions pratiques peuvent être multiples ; nombre
de jeux éducatifs sont sur le marché. Depuis des
lettres en relief aux cartes à trous, en passant par les
innombrables occasions de vie où l'enfant est face à
de l'écrit : les journaux, les affiches, les écrans
télévisés. Il suffit de les saisir au passage
et d'en parler entre enfants et adultes ! De multiples jeux
numérisés, plus attrayants les uns que les autres,
viennent encore à la rescousse.
- Bien sûr les parents, à la
maison, ont un rôle à " jouer ". Plus l'enfant
bénéficie de ces stimulations, plus est
aiguillonné en lui le processus de compréhension.
Pour les enfants de
milieux défavorisés, les écoles maternelles
peuvent, et doivent, assurer le relais.
Certaines dans nos banlieues l'ont déjà bien
compris. Si l'on veut prévenir l'illettrisme et lutter
efficacement contre l'échec scolaire, il faut
véritablement innover en commençant très
jeune.
- Que veut dire apprendre
à lire ?
- Débarrassé du pensum de
l'initiation à la lecture, on peut alors vraiment poser une
*bonne* question pour un *socle commun* de savoirs pour nos
enfants.
Que veut dire
" apprendre à lire " en ce
début de XXIème siècle ?..
- Dans une société en mutation,
savoir lire ce n'est plus seulement savoir déchiffrer un
texte d'un livre, c'est en premier comprendre et partager un
message écrit sur tout support.
- Mais plus seulement, non plus
C'est
encore être capable de traiter les multiples informations
écrites dont ont besoin les enfants pour mener à
bien leurs différents projets. Au quotidien, les
élèves sont entourés de données
multiples à décoder ; en permanence, il leur est
utile de rechercher et surtout, faute de se perdre, de trier les
informations. Rien d'immédiat, rien d'évident ! Avec
les bases de données, les réseaux et les moteurs de
recherche, il s'agit encore d'apprendre à lire en lecture
rapide et en hypertexte. Autant d'approches devenues
indispensables et pourtant pas évidentes à
maîtriser
Pourquoi l'école n'en
proposerait-elle pas quelques initiations ?
- Par ailleurs, apprendre à
lire, c'est également apprendre à lire
les
images, fixes et animées. La réalité n'est
pas forcément ce que nous voyons ! Vu la place que tiennent
les médias dans notre quotidien, n'est-on pas tout autant
analphabète, quand on n'est pas au fait de la conception et
de la production des images ?
- Enfin, apprendre à lire,
n'est-ce pas encore s'interroger en permanence sur les sources, la
validité et la pertinence des informations ? D'où
viennent-elles ? Qui les donne ? A quel moment ? Pour quels enjeux
? Les informations, leur diffusion, leur codage ne sont jamais
neutres. Très tôt le jeune peut être
sensibilisé à la place et aux fonctions des
données. Son esprit critique demande à être
aiguisé aux techniques de saisie et de décodage des
différents médias, du livre à Internet.
Chacun a sa spécificité, ses rituels, ses
contraintes, sa culture ; chacun demande à être
décodé et situé de façon
spécifique.
- Débattre de l'école devient
sûrement fondamental sur tous les plans. Mais encore
faudrait-il sortir de l'habitude ou des évidences
A quoi sert une école qui ne fournit pas les repères
pour notre époque ? Toutefois ne me faites pas dire ce que
je ne dis pas... Penser l'école en termes de savoirs pour
aujourd'hui ne signifie pas abandonner l'histoire ou les langues
anciennes. Bien au contraire, elles ont toutes leur place
si
elles sont enseignées non pas pour elles-mêmes, mais
pour fournir un sens au monde actuel.
Mais cela est un autre débat !
- André Giordan, ancien
instituteur, est Professeur à l'Université de
Genève et Directeur du L.D.E.S.
Ses derniers ouvrages :
- *Apprendre !*, Belin, 2002
- *Une autre école pour nos enfants ?*, Delagrave,
2003
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